22 octobre 2026
Déclaration technique sur les principes éthiques de la gestion muséale et de la préservation du patrimoine à la suite des événements survenus au Musée National de Colombie Comunicado
22 octobre 2026
Abangares, Costa Rica
À Madame
Paola Andrea Holguín Moreno
Ministre
Ministère des Cultures, des Arts et des Savoirs
République de Colombie
À l’attention de Madame la Ministre
Madame la Ministre,
Le Conseil d’administration de l’Alliance régionale de l’ICOM pour l’Amérique latine et les Caraïbes (ICOM LAC) souhaite vous transmettre, avec tout le respect qui vous est dû, la Déclaration technique sur les principes éthiques de la gestion muséale et de la préservation du patrimoine à la suite des événements survenus au Musée national de Colombie, élaborée à partir du suivi effectué par notre organisation de la situation récemment survenue au sein de cette institution.
Par la présente, nous demandons respectueusement au ministère des Cultures, des Arts et des Savoirs de bien vouloir prendre cette déclaration en considération, en tant que contribution technique et professionnelle de l’Alliance régionale ICOM LAC au dialogue institutionnel que nous estimons nécessaire pour traiter cette situation.
Déclaration technique sur les principes éthiques de la gestion muséale et de la préservation du patrimoine à la suite des événements survenus au Musée National de Colombie
L’Alliance régionale ICOM LAC, conformément à ses objectifs institutionnels visant à promouvoir les bonnes pratiques en matière de gestion des collections, suit avec attention le retrait de contenus des espaces d’exposition intervenu le 15 octobre 2026 au Musée national de Colombie. Ce retrait concerne le démontage d’œuvres et de témoignages matériels documentant des aspects fondamentaux de l’histoire du conflit armé colombien, de la violence politique et des luttes des mouvements sociaux de femmes, des collectifs LGBTIQ+ et d’autres acteurs de l’histoire du pays.
Le Code de déontologie de l’ICOM récemment approuvé souligne la responsabilité des musées de respecter et de représenter la diversité culturelle. Il rappelle également leur responsabilité de reconnaître les injustices du passé et de contribuer à les réparer, de soutenir les droits culturels des communautés et de faciliter leur reconnexion avec leur histoire, en favorisant les échanges de connaissances et le dialogue.
D’un point de vue strictement technique et professionnel, l’adaptation des discours curatoriaux et la gestion des collections exposées dépassent le cadre purement administratif. Les décisions relatives aux contenus, aux collections et à leurs modes de représentation publique engagent des responsabilités professionnelles, institutionnelles et éthiques. La confiance du public envers les musées se renforce durablement lorsque ces décisions sont prises selon des méthodes garantissant la concertation institutionnelle, la rigueur technique et une justification curatoriale vérifiable. Ces garanties permettent d’assurer les conditions nécessaires à l’exercice optimal de la fonction muséale de ces institutions.
Dans cette même perspective, la Recommandation de l’UNESCO de 2015 concernant la protection et la promotion des musées et des collections, leur diversité et leur rôle dans la société reconnaît l’importance des musées en tant qu’espaces de dialogue, d’apprentissage et de débat. Elle souligne également la nécessité de promouvoir des codes de déontologie et de bonnes pratiques, ainsi que des conditions appropriées pour le développement professionnel des personnes qui y travaillent.
Le Musée national de Colombie, en tant qu’institution publique de référence pour la préservation, la recherche et la communication de l’histoire du pays, a la responsabilité d’en représenter la diversité historique et sociale. Les mémoires des victimes du conflit armé, les expériences de violence politique et les luttes pour la reconnaissance des droits font partie d’une histoire dont la complexité s’enrichit lorsqu’elle est abordée selon des critères fondés sur le consensus technique et la rigueur professionnelle.
Dans ce contexte, l’Alliance régionale ICOM LAC propose son assistance technique et soumet respectueusement au Gouvernement colombien et à son ministère des Cultures, des Arts et des Savoirs les recommandations suivantes.
1. Publier l’inventaire complet des matériels retirés et préciser leur localisation actuelle.
Il est recommandé de communiquer au public colombien la liste des œuvres, photographies, documents, affiches et autres éléments démontés, ainsi que leur localisation actuelle et leur état de conservation. Ces informations doivent être accompagnées des registres et rapports pertinents concernant leur démontage, leur transfert, leur garde et leur conservation.
Cette publication est indispensable pour garantir la traçabilité et l’accessibilité des collections, vérifier le respect des procédures professionnelles et éviter que le manque d’informations n’alimente la désinformation et la défiance du public.
La transparence est une condition fondamentale de la responsabilité publique des musées, et les citoyens ont le droit de savoir ce qu’il est advenu des matériels retirés d’une institution qui conserve et transmet une partie essentielle de l’histoire de la Colombie.
2. Garantir l’autonomie professionnelle et une gouvernance muséale conforme au cadre juridique colombien et au Code de déontologie de l’ICOM.
Nous invitons le Gouvernement colombien et le ministère à veiller à ce que les décisions relatives aux expositions, aux contenus curatoriaux et à la gestion des collections des musées reposent sur des critères techniques, scientifiques et professionnels, dans le cadre de procédures transparentes et respectueuses des compétences institutionnelles.
Il est essentiel que les professionnels du musée puissent exercer leurs fonctions en toute indépendance de jugement, avec une liberté intellectuelle et une rigueur éthique, sans subir de pressions susceptibles de compromettre leur responsabilité professionnelle.
Les orientations de politique publique doivent être élaborées dans le respect du cadre légal et des responsabilités spécialisées des équipes muséales. La confiance du public envers les musées dépend d’une gouvernance responsable, du respect de l’éthique professionnelle et de la protection des conditions nécessaires à la recherche, à la conservation, à l’interprétation et à la communication du patrimoine culturel, indépendamment de considérations étrangères à l’intérêt public et à la rigueur technique.
Il est également essentiel que le ministère veille à ce qu’aucune nouvelle mesure de censure ou de retrait de contenus dans les musées du pays ne soit prise pour des raisons étrangères à des critères techniques, scientifiques, curatoriaux ou de conservation dûment justifiés.
3. Convoquer un groupe de travail pluraliste afin de construire une issue à la crise fondée sur le dialogue, la transparence et la démocratie.
Nous proposons d’envisager des mesures visant à prévenir toute aggravation de la situation et à ouvrir un espace de dialogue entre les parties prenantes. Nous invitons à mettre en place un groupe de travail avec la participation de l’Alliance régionale ICOM LAC, du milieu universitaire colombien et des professionnels des musées du pays. Ce groupe permettrait d’examiner les faits, d’entendre les différents points de vue et de convenir d’un plan d’action assorti d’un calendrier précis pour sortir de la crise.
Ce processus devrait garantir la participation, le respect des différences, la transparence des décisions et l’engagement en faveur de l’intérêt public. La résolution de cette situation exige un dialogue institutionnel et des connaissances spécialisées.
4. Réinstaller les matériels retirés et mettre en place une stratégie de médiation muséale.
Pendant que se poursuit le dialogue entre les parties prenantes concernant le Musée national de Colombie, nous estimons qu’il serait approprié de réinstaller les matériels retirés dans leurs espaces d’exposition, à condition qu’aucune raison technique de conservation, dûment documentée, ne s’y oppose.
En complément, nous proposons de mettre en œuvre une stratégie de médiation muséale permettant d’informer le public sur le contexte historique des pièces, leur place dans le discours curatorial et l’exposition, ainsi que les circonstances à l’origine de la situation actuelle.
Cette stratégie devrait fournir des informations vérifiables, favoriser l’écoute et l’échange des points de vue, et reconnaître que les controverses relatives à la représentation du passé doivent être abordées par la connaissance, la délibération publique et la responsabilité professionnelle.
Le dialogue ne devrait pas entraîner la suspension indéfinie de l’accès du public aux salles ni aux témoignages historiques faisant l’objet de controverses. Il devrait au contraire créer les conditions permettant de les comprendre et d’en débattre de manière éclairée.
5. Garantir le bien-être et la sécurité des personnes travaillant dans les musées.
Nous demandons au ministère d’accorder une attention particulière aux conditions de sécurité, à l’intégrité et au bien-être des personnes travaillant dans les musées du pays. Compte tenu de l’inquiétude et du sentiment de risque que cette situation a suscités parmi les professionnels et les travailleurs du secteur, il est essentiel qu’ils puissent exercer leurs fonctions dans un environnement qui protège leur intégrité, leur liberté de jugement et l’exercice responsable de leurs compétences professionnelles.
La protection des personnes qui recherchent, conservent, interprètent et transmettent le patrimoine constitue également une condition nécessaire pour garantir la continuité et la qualité de la fonction muséale.
L’Alliance régionale ICOM LAC réaffirme que les musées sont des institutions au service du public, dont la légitimité repose sur la confiance des citoyens, l’intégrité professionnelle, la responsabilité dans la gestion des collections et le respect de la pluralité des expériences historiques.
Les divergences concernant l’interprétation du passé font légitimement partie de la vie démocratique. Leur traitement exige de la transparence, de la rigueur et des procédures qui protègent à la fois le patrimoine culturel et l’indépendance professionnelle des personnes chargées de sa recherche, de sa préservation et de son interprétation.
Nous appelons donc respectueusement le Gouvernement colombien et le ministère des Cultures, des Arts et des Savoirs à réexaminer leurs actions et à agir avec le plus grand sens des responsabilités institutionnelles, à garantir que les faits soient éclaircis, à veiller à ce qu’aucun nouvel acte de censure portant atteinte aux principes éthiques qui guident la pratique muséale ne se produise, et à ouvrir une voie de dialogue permettant de sortir de cette situation.
La mémoire historique exige des institutions capables de rechercher, d’écouter, d’expliquer et de délibérer librement. La protection de ces conditions est une responsabilité partagée avec les citoyens et un engagement fondamental des musées en faveur de la démocratie.
Nous restons à votre disposition pour contribuer à la résolution de cette crise.
Conseil d’administration
Alliance régionale de l’ICOM pour l’Amérique latine et les Caraïbes